E. du Perron
aan
Evelyn Blackett

Amsterdam, [begin februari 1930]

Amsterdam, mercredi.

 

Mon Dieu, mon Dieu, comme vous êtes un grand analyste, ma chère Evelyn! Comme vous savez bien couper les cheveux en quatre, en huit, en douze, en seize, que sais-je? Vos lettres me font de plus en plus l'impression de cette scène entre nous dans le petit restaurant d'Oxford, lorsque vous étiez en train de m'expliquer comment vous croyiez que je vous voyais ou que je vous avais vue la nuit précédente - et lorsque, déjà, je vous priais de vous en remettre à mes analyses et de bien vouloir attendre que je vous en parle moi-même.

Si cela vous amuse, ce jeu, continuez de m'écrire vos analyses: de vous-même, du monsieur de Bermuda, du monsieur qui écrit en français, de moi, du Britannique... Mais détrompez-vous si vous croyez que je comprends tout cela. Je n'en comprends rien; sinon que c'est profondément fatigant, inutile, etc. Si cela vous étonne, je vous propose de bien vous mettre ceci en tête:

que je suis trop vulgaire, trop usé et trop bête pour y trouver goût, et que toutes ces subtilités me traversent comme un sac de farine, ou à peu près.

Si je puis vous être utile par des conseils ‘pratiques’, je suis votre disposition. Mais si je devais étudier avec vous toutes ces intéressantes complications: états d'âmes, qualités de race et ce qui s'ensuit, cela me ferait l'effet de jouer avec vous Bouvard et Pécuchet. Vous avez donc tort de mépriser l'intellectualité du monsieur de Bermuda et de croire à ma compréhension; pour ces choses-là je suis infiniment moins ‘intellectuel’ que lui, croyez-moi.

Ce qui serait terrible avec vous, c'est chaque regard, ou baiser, donné, ou à donner, doit être analysé, médité, discuté à fond. Je me déclare éperdûment trop bête. Voilà.

En réponse à votre lettre je n'ai donc qu'à vous dire ceci:

Tant que vous ne pratiquez la masturbation qu'à raison de 3 fois par jour, il n'y a aucun danger, il me semble, du moins physiquement.

Si vous avez envie de coucher avec quelqu'un et que vous redoutez les effets possibles (pour vous ou pour vos parents) vous faites, en effet mieux de vous en abstenir. - Quant aux craintes de perdre votre personnalité, etc., cela doit être cruel et surtout très intéressant, mais je n'y comprends rien.

Le monsieur de la lettre française qui éprouve une si grande difficulté à vous dire qu'il aimerait vous posséder, est, pour un homme aussi bête que moi, un pauvre sire et rien de plus.

Je crois que c'est tout pour cette fois-ci. Je vous quitte en vous priant de me croire bien à vous,

E.

 

Origineel: Den Haag, Letterkundig Museum

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