E. du Perron
aan
Evelyn Blackett

Gistoux, [oktober 1929]

 

CECI N'EST PAS UNE LETTRE!

 

Gistoux, mardi

 

En échange de votre petit discours théologique (dans la feuille de journal intime) voici maintenant la traduction promise de ma Prière de Male-Mort. Lu ainsi, sans rime ni métre, à moitié étranglée par une traduction qui sera carrément mauvaise (je n'en doute pas) cela vous fera l'impression), peut-être, d'une page de journal intime, ‘too’.

- Mais d'abord l'Epitaphe que je vs ai promise aussi. (C'est un sonnet, en hollandais.)

 
Sa présomption, ses faiblesses et ses défauts
 
Lui restèrent fidèles jusq'à ce simple tombeau.
 
Il vécut dans beaucoup des styles, parfois empruntés,
 
Mais son galop devint de plus souvent un petit trot.
 
(Cette ligne doit vous faire penser au petit cheval poussif.)
 
 
 
Ceux qui l'aimaient, ne doivent pas s'attarder
 
Auprès des promesses que sa jeunesse leur a données;
 
Il fut - quoique ses flèches furent souvent empoisonnées
 
Pas toujours vaniteux, et pas toujours poltron/lâche.
 
 
 
Il s'aimait beaucoup; mais maint autre
 
Fut par lui honoré d'une haine beaucoup trop grande.
 
Et la haine c'est de l'amour: aimerez ou haïssez!
 
 
 
Un enfant vite veilli, rusé ou naïf,
 
Trés inégal, mais aussi sans tarif -
 
Il ne fut pas un Homme, mais moins encore un titre.*

J'ai écrit cela à Hilversum en Hollande - sur moi-même bien-entendu! - un peu avant d'y recevoir votre premier mot. - Bon; maintenat la Prière. C'est assez terrible de massacrer sa propre poésie comme çà, mais enfin pour vous je ferais pire.

Here goes: [Tenez-vous bien!]

 

1.‘Oh, Seigneur, il est temps peut-être de vous appeler. Ou ne soit jamais ... la peur de la fin persiste. La Mort ne nous oublie jamais; il faut essayer d'éviter une agonie trop grande. La Mort est cause. que le pauvre humain cherche des mensonges pieux.
2.Vous, Seigneur, vous trônez au-dessus de la Mort, là‘haut; au-dessus de la même fin, toujours, de chaque destinée. Les agonisants qui appellent (qui vous implorent) ont dû naître d'abord: Vous existiez toujours, impassible dans votre rôle de Dieu. Le Fils de l'Homme a trouvé - jusqu'ici - le mensonge le plus cher. [The dearest lie.]
3.Sa mort fut dure; il pouvait obtenir quelque chose [pour cela]; il devint Fils de Dieu et Notre-Bon‘Seigneur. Il a su, mourant ainsi, vaincre la Mort, dit‘on; il a vaincu la Mort, et quoi encore? C'est pourtant une chose terrible [lugubre] que d'haleter [to gasp] et de raidir.
4.C'est pourtant une chose terrible que d'écouter son coeur; de savoir qu'on sera mort quand il s'arrêtera: - ce muscle noueux à travers duquel le sang doit se lancer; qui peut battre tranquillement durant 50. 60 ans. et parfois éclate brusquement, comme un tonneau en douves. [En Holl: ‘een vat in duigen’; en frc. cela ne veut presque rien dire.]
5.C'est vraiment autre chose que de se laisser naître; on mesure la Mort parfois, avec un esprit lucide. Contre les cinq qui, abrutis, rassasiés de jours, s'éteigenent comme un bougie brûlé entiérement - il y a cent qui, torturés, baignent dans leur sueur d'agonie.
6.La Mort n'est rien peut-être; l'acte de mourir est tout; - et ceux qui voient les anges, un sourire aux lèvres [avec un visage souriant], et ceux qui, résignés, se laissent tomber dans le néant -: ils ne font tous, que ce qu'ils peuvent de leur pauvre état. C'ést toujours la lutte cruelle du pigeon contre le faucon.
7.J'avais un ami, Seigneur *, dont le coeur, s'était gonflé, jusqu'à trois fois la grandeur d'un coeur humain; on l'a, lorsqu'il devait mourir, combattu: il voulait se briser la tête, pour éviter de suivre la fissure - la fissure lente de ce coeur ...** [C'est bien laid ainsi!]
8.J'avais un autre ami qui, avec de poumons pourris, devait braver des lancements du froid le plus aigu, dans un jardin désert où, sans être dérangé, le système stupide pouvait étrangler sa joie - sans pouvoir chasser la Mort, que sa mère un jour avait donné à son enfant. [Et çà!]
9.Ce n'est vraiment pas étonnant si la Raison, à la pensée de la mort, nous pousse vers le suicide. Le couteau de Jack l'Eventreur fut un bienfait - Oh, Mort imprevue, qui à peine nous dérange! Le meurtre fait par une main de maître· soit grandement loué!
10.Car le suicide, Seigneur, est difficile, ne réussit pas toujours: Cléopatre et l'aspic se sont montrés forts tous deux; le poison de Mithridate le fit vomir péniblement, - un esclave, au glaive tremblant, dût achever / terminer la besogne. Un suicide n'est garanti que jusqu'au choix de l'arme.
11.La Mort est plus clémente, peut-être, dans les accidents qui tous les jours lèsent les braves bourgeois: le moto-cycliste tué en fragments (?); [who rode himself to pieces!] le machiniste par deux locomoives écrasé, pendant qu'il était en train de de somnoler - [de dormir debout un petit moment].
12.Le maçon qui tomba de l'échelle, dont la tête devint sur les cailloux comme une omelette; et l'ouvrier tiré dans une machine, qui, avant qu'on n'eût arreté un seul volant, fut rejeté déjà en un hachis sans nom.
13.Les petites filles qui traversèrent la couche de glace, dont le cri de mort [le dernier cri] gela en un petit serpent vaporeux [devint par le gel un petit serpent de vapeur] (J'aime beaucoup le petit serpent vaporeux!) et dont personne n'a repêché les corps; - l'enfant des quartiers pauvres qui, nonchalamment, continnuellement, se trouve ébouillanté. [Trois strophes de faits-divers.]
14.Vraiment, la Mort est plus clémente pour les gens pauvres; ils meurent plus facilement, ils sont plus familiers avec Elle. Elle leur donne des sourires, des clins d'oeuil et des signes; la peur pour ce qu'on voit souvent diminue. La Mort semble presque un but pour ceux qui se tuent à travailler.
15.La Mort est la compagne des longs mois d'hiver, régulière comme eux pour les pauvres de la campagne. Ils continuent à peiner, ils sèment des nouvelles semences, et tranquillement, comme une main d'enfant cueille une fleur des champs, elle cueille un ‘peineur’ [travailleur] de la terre labourée [fouillée, bouleversée].
16.Le vagabond ivrogne qui rit, tout en salivant, et qui, salivant et riant, marche sous un train bondé; le mendiant aveugle, trop âgé pour mourir, [c.à.d. pour décéder], qui dans une nuit claire se casse le cou sans douleur - ce n'est pas la peine de nous occuper d'une pareille Mort. [En holl. de se retourner après cela.]
17.La vraiment male-Mort descend dans les lits de plume; et se blottit longuement et lourdement contre une douce poitrine; et baise une bouche tendre pour empêcher qu'elle respire; et presse un cou tendre qui devient étroit et brûlant; et écoute le coeur qui continue à résister.
18.Une Mort qui puisse compter est voluptueuse comme une hétaire, mais lente et très expérimentée comme un succube. Elle respire les gouttes de sueur qui perlent sur les fronts et boit la dernière haleine par/dans un baiser profond. Elle estime le patient toujours à sa juste valeur.
19.Elle est parfaitement polie et annonce ses visites, parfois des semaines d'avance, à ses élus; qui la préfèrent, qui aiment goûter chaque phase, plutôt que de quitter la vie rapidement et de façon inattendue. Elle leur donne le temps, Seigneur, de Vous appeler avec zèle.
20.Car, Seigneur, ils vous craignent souvent bien plus que l'agonie; ils se disent: ‘L'agonie est courte, mais Dieu est infini!’ Ils s'imaginent que vous exigerez beaucoup, beaucoup plus d'eux, que le triste personnage qu'est une telle Mort lente. Vous, Seigneur, vous êtes capable de les prendre pour l'éternité!
21.Ce n'est pas une petite différence: châtier une âme de vapeur, lorsque le corps de chair est pourri depuis longtemps - c'est autre chose encore que de profaner quelques cadavres; c'est la marque de garanti d'un très véritable Dieu. Une oeuvre si grandiose, Seigneur, aucune épopée ne saurait la décrire!
22.Ils se sont assassinés, Seigneur, afin de vous mériter; ils ont tailladé la chair pécheresse, ils l'ont rouée et carbonisée. Grand est, Dieu merci! le nombre des gens charitables, qui doucement cassent les pattes à la brebis égarée, et qui, longtemps avant de mourir, ont obtenu votre paradis! Ceci avec la rime, fait très bien! ...
23.Ne vous étonnez donc pas s'ils se lamentent [yelp] journellement: ceux qui vous craignent le plus sont vos véritables fidèles. Entre l'homme qui croit qu'on ne doit que vous remercier, et celui qui ne vous appelle que dans l'oppression moite de l'agonie; entre ces bougres, Seigneur, il y a mille nuances.
24.Et si je prie moins souvent que les vrais catholiques ou que les vrais protestants, qui ne le font pas moins souvent - c'est pour jouir dix fois plus d'une prière rare, et aussi par modestie. Le sermon usé à force d'être bêlé, j'en suis certain. n'est pas à votre goût.
25.Je vous ai, Seigneur, cette fois-ci prié, j'espère, comme il faut [avec droit; righteously?]; je ne suis pas un douteur, Seigneur, surtout pas un douteur! Le Doute est trop malin et choque ma conscience; je n'ai rien en commun avec cette marchandise, comme ceux qui sont bedeau et qui s'appellent Urbain.**
26.Ai-je péché contre le second des commandements? *** Je vous ai appelé avec, en moi, le venin le plus cuisant qui jamais d'âme humaine s'est répandu en paroles humaines; la Peur, la grande Peur dans ce refrain usé: ‘La Mort, la Mort, la Mort, l'acte de mourir, et les morts ...’
27.La Mort est toujours brève, ne dure jamais qu'une seconde: on est mort ou pas mort, comme Standhal nous l'apprend. La torture qui précède est plus longtemps à l'ordre; et quelqu'un qui, comme Job, blasphème immensément, peut dire; ‘Seigneur mon Dieu, voici votre plus grand péché!’
28.Mais si je m'enhardis de vous montrer la Mort, c'est parce que je m'imagine que parfois vous l'oubliez ... Envoyez-moi un mensonge, Seigneur, quand moi je lutterai avec Elle; un mensonge quand comme le sérieux [la gravité] que j'ai mis dans ces vers - car l'ironie, dit-on, nuit à la Poésie.’

 

* * *

 

Et v'là. Nous sommes assez bien des ‘historiettes’, vous ne trouvez pas? Ou pas si loin que ça? - Avant que ce poème ne paraisse dans la revue De Gids (Le Guide), qui est de loin la revue la plus sérieuse de la Hollande - à peu prés ce que le Mercure de France était avant la guerre et la N.R.F. - Roland Holst a dû le défendre assez amèrement contre la rédaction et traiter deux professeurs de lecteurs bornés.**** Quand enfin ils l'ont placé, ils l'ont (typographiquement) fait disparaître dans une avalanche de vers, en le mettant à la fin, mais pas tout à fait! (Moment exact de l'abrutissement complet du lecteur.) Je m'imagine que les strophes 21 et 22 leur ont parue aptes à leur faire perdre quelques abonnés!

Que dites-vous de ma ‘théologie’? Ne vous imaginiez pas maintenant, que je parlerai toujours ainsi à ‘Dieu’ (s'Il existait). J'ai fait ce poème, où j'ai tâché d'exprimer toute ma peur de l'agonie - qui m'a tenu longtemps compagnie - après la mort de ces deux amis, en plein hiver, au début de ‘28. Moi qui viens d'un pays où l'on ne connaît pas l'hiver, je suis parfois tout à fait dominé - et quand je suis dominé je rage - par cette obscurité qui tombe à 3 heures de l'après-midi et par ces soirs longs, noirs, froids, mouilllés ... A Bruxelles, à l'avenue Louise, où en hiver on peut marcher des heures sans rencontrer personne (vous devez savoir cela?), c'est parfois sinistre. Et je n'aime pas beaucoup la rue Neuve et les lieux où l'on s'amuse’, étant donné que je ne me suis jamais amusé là que très modérément. - Cet hiver-ci, quand je pense que je pourrais la passer à Bruxelles, je me sens déjà malade. Non, je viendrai me chauffer un peu à votre amour-du-prochain, Eveline, et puis j'irai à Naples, ou Syracuse ou Alger. Et puis, ce sera encore un hiver de croqué, sur le chemin de la mort. Ah, les delightful, wretched, etc. creatures que nous sommes, vous et moi! (Cri de coeur à la Barnabooth, indeed.)

Au fond vous devriez me promettre que, si je ne vous désillusionne pas trop pendant mon séjour en Angleterre, vous viendrez me retrouver à Syracuse oui ailleurs, dès que vous études et M. Rotrou vous le permettront.

Votre

E.

 

P.S. - En relisant ma Prière ainsi, en mauvais français, je me console que mêmes les traductions belles [par ex. du Raven de Poe par Mallarmé] ne donnent qu'un image bien pâle de l'original. Faites-moi confiance tout de même!

 

P.P.S. - Tout à l'heure reçu le Requiem qui me paraît plein de bonnes choses. Vous êtes un trésor: merci!

*En holl: predicaat; ce n'est pas le prédicat français; en fr. on dirait plutôt: un spécialiste.
*Je supposais qu'Il était trop bête pour le savoir. (Note pour vous)
**Cet ami était Odilon-Jean Périer, poète belge, mort à 27 ans.
***Cet ami était Paul van Ostaijen, poète flamand, mort de tuberculose (ainsi que toute sa famille) á 31 ans. J'ai fait ce poème après ces deux morts.
****Ici il y a une allusion ‘cachée’ (contre deux écrivains genre douteur et humanitaire: Thierry Bedeau et Urbain v.d. Voorde.)
****N'appelez-pas vainement le nom du Seigneur
*****Ou ‘superficiels’. je ne sais plus.

Origineel: Den Haag, Letterkundig Museum

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