E. du Perron
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Julia Duboux

Brussel, 7 juli 1924

Bruxelles, 7 Juillet.

(Après avoir mal dormi puisque la chaleur est terrible)

 

Ma chère Julia,

Vous n'avez pas idée comme je suis content, non, soyons franc, ne fût-ce que par amour du mot juste: comme je suis heureux de votre ‘revue’, - l'adjonction (?) ou la restriction (?) ‘de la quinzaine’ m'a fait faire une grimace, mais je m'habitue à ne pas toujours avoir ce que j'aime (ce que j'aime dans toute son étendue!) et par conséquent: d'aimer ce que j'ai. Je me dis que faire ainsi nous est fort salutaire.

Je vous remercie beaucoup beaucoup pour ce geste énergique: une revue de la quinzaine après les 24 mots d'un triste matin, et je m'apprète à vous répondre en soignant mon français petit nègre. Pourtant je me sens peu à l'aise; faut-il que je me cite? - ‘pour moi ce serait presqu'un drame, si vous alliez me corriger!’

Jacques vous a excusé, lui, littéralement après la lettre, et le birbe généreux m'envoie, pour me compenser de votre silence et de celui de Claude, vos meilleures ‘salutations’!!! Je trouve cela tellement chiche que je ne lui écrirai plus pour une semaine. Il devait savoir pourtant mieux qu'un autre, lui, que je suis un enfant gâté. Et c'est pour cela aussi que, puisque vous ne voulez absolument pas vous plaindre, puisque vous vous obstinez dans votre sérénité pantheïste, j'ai une envie féroce, moi, de vous adresser une lamentation.

Figurez-vouz, Julia, me voilà installé-ou-presque, entouré d'objets qui me sont plus ou moins sympathiques; mais déplorablement délaissé de toute créature intéressante. A défaut de pouvoir m'intéresser à un voisin j'aimerais au moins aimer quelqu'un. Ne dites pas: Aimez vos parents! - c'est trop simple. Nous, la jeunesse du 20e siècle, tout le monde le sait, nous sommes compliqués. C'est compliqué d'être acteur et spectateur à la fois; par conséquent si nous avons une qualité simple c'est notre façon de parler de nos complications. Avec Jacques cela allait à merveille. Nous avions déjà pris l'habitude de nous disséquer sans merci et le sourire aux lèvres, nous avons apprivoisé toute horreur, les monstruosités circulaient dans nos conversations comme des bourgeois paisibles dans une rue très large. Pourtant nous n'avions pas de préférence malsaine pour ces sujets-là: on les acceptait seulement quand ils venaient tout seuls; en véritables adultes nous parlions de tout; le même sourire aux lèvres nous discutions l'Angélique; chez nous blanc et noir se fondaient en gris.

Et maintenant, un peu brusquement: plus rien. Je n'ai qu'une rangée de grands hommes silencieux, quelques-uns me regardent mais nous ne nous parlons pas. C'est l'entrainement du silence sans la force de l'Action! Et penser que Bonaparte selon Elie Faure (dans un bouquin ennuyeux que vous ne devez jamais lire) était le seul qui faisait de la Poésie avec l'Action même! Il m'ennuie à la fin avec son drapeau! - Vous rendez-vouz compte que je parle de portraits et que je suis en pleine lamentation? Selon Angenot ce sont des gens que j'admire. Je veux bien, quoique je n'en suis pas sûr. Vous m'avez dit un jour que vous ne sauriez mépriser ni estimer personne, comment voulez-vouz que j'admire dix birbes? Il y a là encore Victor Hugo, parce que dans le temps il avait du talent; Barbey d'Aurevilly, parce qu'il présente la grandeur d'un vieux beau; Verlaine parce qu'il m'a empêché de dire que

 
Même au fort du déduit, parfois, vois-tu, l'amante
 
Doit avoir l'abandon paisible de la soeur....

Anatole France, parce que son sourire sceptique annonce que lui non plus il n'EN sait rien; Rimbaud, parce que, en contraste avec France, il a vu quelquefois ce que l'homme a cru voir; d'Annunzio parce qu'il a été ‘l'Arditi di Fiume’ malgré sa trogne de cabotin; William Morris parce qu'il est aussi beau qu'un sanglier; André Gide parce que, n'en déplaise Béraud, c'est un grand romancier qui laissera quelque chose; et Alexandre Dumas père, en dandy du temps, parce que lui, en tout cas, ne m'a jamais ennuyé; - j'ai devancé tout les ‘pourquoi?’ que vous alliez me poser?

Sur la cheminée se trouve encore Georges Carpentier. Ah! celui-là, évidemment, je l'admire!

Je continuerais à vous décrire mon entourage tout en me lamentant mais, non seulement je perdrais ainsi le petit charme de mon clair-obscur, mais, MaDame, tout en évoquant votre image à travers la blancheur si pure de ce papier, je pense - et l'idée me fait frapper du pied! - que vous passerez ces feuilles à Monsieur votre Epoux! Aussi cela me fait changer le programme. Je ne me lamenterai plus! Les larmes d'un homme, vues par un homme, lui font honte. J'emprunte à Pouchkine son masque le plus gai et c'est en riant que je vous dis que si mon nom appelle la Tendresse, je ne sais pas donner à la Tendresse un nom; et pourtant la Tendresse serait si tendrement traitée, dut-elle s'appeler, MaDame, Clystomire!

Pour Pouchkine, helas, je ne suis plus qu'un nom! Et vous, vous aimez tellement ce qui est vague, que je n'ose plus vous confier que mon ‘salon’ a un très-beau papier peint où l'on voit quantité de petites femmes nues accroupies: des petites femmes en pleurs sous des grands arbres en fleurs; les arbres mauves et les petites femmes bien roses... Vous n'aimez pas cela: c'est immobile et ne fait pas de bruits vagues. J'ai beaucoup aimé certain minuit brumeux, au bord de l'eau et au milieu du sable. Une ombre parlait de sensations toujours nouvelles, une autre les trouvait dans l'amour physique. Ce fût une nuit où je perdis ma montre. Par dévouement on l'a retrouvé et nous en fîmes le sceau d'une nouvelle amitié. Depuis, cette amitié a vieilli, puisque je possède une ‘vieille amie.’ Mais la montre, elle, parait toujours neuve comme il convient à la seule montre dans une nouvelle maison. Je demande une bonne marque pour avoir été vague... Je ne dirai plus de mal de vos ancêtres, pour vous, Julia, je trouverai les ‘boeufs’ pleins de grâce; je ne saccagerai plus et si la femme que je vais aimer ne me refait monotheïste j'embrasserai votre religion, si vous daignez prendre place dans le panthéon que je me ferai. Consolez de ma part le pauvre Claude travailleur: que bientôt ses nuits redeviennent pleines de sommeil. J'embrasse Pouchkine, le seul qui puisse être attaqué ainsi, et je distribue aux autres ‘Petits-Souveniriens’ des poigneés de main extra-cordiales. I am yours, my dears, in word and deed -

Eddy

 

Origineel: Den Haag, Letterkundig Museum

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