E. du Perron
aan
Evelyn Blackett

Brussel, 16 november 1930

Bruxelles, dimanche soir.

 

Chère Eveline,

Cette fois-ci ce ne seront que quelques remarques que je vs enverrai en attendant d'autres nouvelles. Décidément, votre correspondance actuelle me fait penser à un petit roman érotique attribué à Gustave Droz et assez célèbre en France - parce que c'est tout à fait l'érotisme que les bourgeois aiment - Un Eté à la Campagne. C'est le cas classique de la sous-maîtresse et de sa jolie élève. Ça devrait se terminer dans les draps, en France du moins; chez vous, vous vous en tirerez sans doute avec quelques baisers sur la bouche et des coeurs fort bouleversés.

Vous devriez pourtant, Eveline, vous qui êtes à peine plus agée que votre jeune amie, vous faire photographier ensemble - pour vous rappeler plus tard cette période de votre vie (et de votre évolution amoureuse), et m'envoyer une photo de vous deux. C'est un geste qui exaltera votre jeune amie et qui fera du bien au coeur de l'old sinner que je suis d'après vous. Savez-vous que je suis un peu comme vous, ces derniers temps? que le contact des femmes m'horripile un peu, sans que pour cela j'éprouve le moindre plaisir au contact des hommes - physique du moins? Ce sera un effet de ma neurasthénie.

Ce qui m'a encore amusé, c'est cette discipline que vous inculquez à la jeune Gabrielle en lui faisant traduire de la prose, en lui parlant des paladins tués à Roncevaux et en choisissant comme poète romantique ce bon Vigny, en insistant sur son ‘sportmanship’. Votre jeune amie, très britannique aussi, sans doute, risque aussi de le concevoir pour toute sa vie future comme un champion de base-ball, ou étant donné La mort du loup et le cor de Roncevaux pour quelque chasseur formidable. (N'oublions pas qu'il y a des lieux-communs en philosophie, qui prennent des formes naïves, mais très nettes et pour nous plutôt étonnantes, dans les têtes de 18 ans.) - Sincèrement, ne feriez-vous pas mieux de lui parler un peu des amazones? Jouer le gentleman-démoralisateur me semblerait - surtout à votre place! - beaucoup plus curieux que de remettre cette enfant sur ‘le droit chemin’. D'ailleurs: droit au courbe, qu'importe? puisque tout chemin mène à la mort?* Je crois que sur un certain plan, c.à.d. avec une certaine absence de platitude, s'amuser est mieux que s'embêter, selon les principes de quelques lâches, de quelques gens matés, secs (dans le vrai sens du mot) ou simplement imbéciles et incapables de fantaisie. La vie n'est pas drôle, mais du moment qu'on est pénétré de cette vérité-là, croyez-moi que le mieux est de ne pas trop prendre les choses au tragique. (Comme vous faites avec le Dr. Julian.)- Un homme vaut-il donc tant que cela? Quand on a terriblement souffert (par l'esprit) il faut savoir se reconsidérer, se juger avec calme. Et 9 fois sur 10 vous verrez que ce qui paraissait être une grande blessure, n'était qu'une égratignure un peu envenimée, et ce qui paraissait un drame, rien qu'une initiation (à la sagesse par. ex.) - Le dr. J. a été votre initiateur, laissez-le faire ce qu'il voudra, détestez-le même, mais soyez-lui reconnaissant pour cela; et puisque vous êtes devenue plus sage, tournez-vous vers les plaisirs possibles avec Gabrielle. Entre nous: le pire que vous sauriez lui faire, c'est la dépuceler. Or, c'est une chose qui dans les relations entre femmes, est absolument inutile. Alors? ...

Encore une fois, ne vivez pas d'après des théories plus ou moins ‘nobles’, mais, puisque la noblesse compte pour vous, comptez sur une certaine noblesse en vous-même, qui ne vous trahira pas (j'en ai la pénible certitude et vivez d'après vos besoins. Autrement dit: soyez vraie.

Je vous quitte ici, n'ayant rien de mieux à dire. - Comment va votre mère? (Funny child not to understand!) Etes-vous loin de Durham?

Croyez-moi toujours bien à vous

E

 

P.S. - Croyez-vs sincèrement que le moyen-âge était beaucoup plus sévère que l'époque romantique? C'est curieux ... A écouter les professeurs (comme en Hollande le fameux Huizinga) on s'imaginerait que les gens du moyen-âge passaient leur temps à prier et à attendre la mort. Sans doute, parce que tout art, en ce temps-là, avait des rapports avec le cloître. Moi, je suis sûr que, le sang de ces gens étant beaucoup plus sain, primitif et fort que le nôtre, ils se fichaient pas mal de la mort, en définitive, et qu'ils étaient plutôt très gais. Villon a évidemment fait la poésie sur les neiges d'antan et cette prière pour sa mère qu'on admire si souvent avec imbécillité, mais il a aussi fait ce fameux poème sur ‘le bordeau (ou bourdeau) où tenons notre état.’ Et le poème - apocryphe, il est vrai - où il adjuge sa mie ‘au plus offrant’.

C'est plutôt gai, et bien peu sacerdotal! C'est surtout sincère et fort.

 

Origineel: Den Haag, Letterkundig Museum

*Non, pas à Rome, Dieu merci!
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