E. du Perron
aan
Evelyn Blackett

Gistoux, 21 april 1930

Gistoux, samedi.

 

Chère Eveline,

J'ai tout de suite répondu à votre lettre précédente; puis, me rappelant que vous alliez partir le lendemain à St Malo, je me suis dit que ma réponse arriverait de toute façon trop tard en Angleterre et qu'elle serait très mal tombée au cas où quelque autre aurait eu la curiosité de la lire. Alors - comme j'ai des restes de galanterie - songeant à votre ‘réputation de femme’ j'ai préféré garder ma lettre ici. J'avais fermé l'enveloppe, je vous l'envoie ci-incluse sans la rouvrir, parce que sans cela je serais tenté de la déchirer, tout simplement. - Bon, l'essentiel à vous dire aujourd'hui, c'est que je suis donc very pleased to learn que vous n'avez pas cessé d'aimer votre ami. Diable! vous devez bien un peu plus d'amour à votre premier amant, qui n' est pas (mind!) votre huitième fiancée. (Je pense à moi, en parlant pour lui.)

Les difficultés que vous me racontez - oui, tout cela est bien pénible, mais vous avez l'amour. C'est de loin l'essenciel. Les questions pécuniaires et autres finissent toujours par s'arranger. Et l'amour contre carré s'obstine à durer, ce qui est dans votre cas peut-être un bienfait. Pensez du reste à ma vieille théorie de Tourguénev et Pauline V. Bref, je suis loin de considérer votre contre-temps comme un véritable malheur.

Ce que je fais? Rien. J'ai terminé le poème dont je vous avais parlé; mais il est devenu un peu autre. C.à.d. qu'au lieu de l'homme et de la femme, il n'y a que l'homme, et que la femme n'arrive pas, même pas vieille. Le type meurt avant, presque sans s'apercevoir. Celle qui devait venir continue à devoir venir, jusqu'à la fin. A part cela, j'ai réussi à faire ce que je voulais, je pense. Je ne vous traduira pas cela, parce que sans la rime - traduit en prose - ça risque de devenir bien larmoyant et assez plat.

Je mène une vie de prisonnier: mais n'ayant pas le courage de briser quelques coeurs - dont celui, usé et vieux de ma mère - je ne m'en plaindrai pas et ne m'en prendrai qu'à moi-même. Seulement, ma vie n'est pas gai et vous me dispenserez de vous faire de grandes histoires. Je suis, plus que jamais, un campagnard plutôt aigre, qui ne voit personne.

Quant à la publication de notre correspondance - je vous ai répondu dans l'autre lettre. Songez qu'il faudra abréger, au besoin arranger, et traduire toute ma partie du ms., ce qui fait un gros boulot. Mais en effet, cela pourrait se vendre. Le roman en lettres est d'ailleurs un genre qui mérite d'être renouvelé. Dites-moi s'il vous faut renvoyer votre paquet de lettres.

A bientôt et bien à vous

E.

 

En écrivant votre adresse sur l'enveloppe, je pense encore qu'en somme, je préférais que vous n'épousiez pas de sitôt le docteur Julian; c'est qu'il faudrait mettre son nom sur les enveloppes. J'aime mes habitudes et ces noms-là sont par trop compliqués; je suis sûr que je ne saurais jamais le retenir.

 

Origineel: Den Haag, Letterkundig Museum

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