E. du Perron
aan
Evelyn Blackett

Gistoux, [oktober 1929]

Gistoux, mercredi.

 

======,(Mettez ce que vous voudrez).

Vous êtes trop chic, pour vous laisser attendre. Je vous écrirai tous les jours; seulement, ne répondez plus. Et d'abord merci de la lettre d'aujourd'hui; vous êtes vraiment très, très bien et vous allez m'obliger à vous aimer éperdument - et après? Imaginez- vous un moment nous deux mariés: quelle drôle de chose - nous, tellement différents, des ‘produits’ absolument opposés, - ou du moins ‘disparates’; et nos enfants, dear, quels drôles d'enfants ils seraient! N'importe, quand vous écrivez ainsi, vous êtes irrésistible et moi - je suis sur le point de comprendre ‘the dark horizons of surrender’! Mais je fais mieux de ne plus écrire de tout cela. S'il me faut repartir d'Oxford précipitamment, pour retrouver ‘old Malraux’, qui est vraiment l'homme le plus admirable que je connaisse, ce serait trop triste, you see?

Je vous répondrai seulement à quelques questions.

Mais d'abord: encore une fois, vous me prenez trop pour un français. Je comprends parfaitement bien votre conception (britannique) de ‘love’, dear, et - je vous l'ai déjà dit: je la respecte. Je ne sais seulement pas, si cela ‘fits in’ - pour vous citer - avec moi. Et savez-vous, qu'en somme, ce que je vs disais de Tourg. et de Pauline V. se rapproche beaucoup plus de ce qui vs me dites de ces deux êtres travaillant chacun pour soi, remplissant chacun leur propre vie - beaucoup plus que vs ne pensez? Je crois que si nous pouvions nous parler, ces petits mal-entendus seraient vite dissipés. Je vous ai dit que T. était mort chez Elle, à un age assez avancé, et l'aimant toujours (pas sexuellement). - Vous et moi mariés, cela ferait un drôle de couple - surtout pour vos amis anglais! Ils se demanderaient si décidément vous étiez devenue ‘crazy’. Par contre, ‘we 've brains’ tous deux, et avec notre éducation complètement différente, nous pourrions arriver à certains résultats (au point de vue ‘intellectuel’ - mot affreux!) Mais ceci, nous le pourrions toujours, même si vous ne m'aimiez pas, même si nous ne devions être que d'excellents camarades. Pas vrai?

C'est drôle, je pense toujours à cette ligne: ‘and rising up... etc. - Je pense qu'il faut un mot de deux syllabes, même pas de trois, et de deux syllabes longues, un mot comme ‘how-ling’, ou ‘stor-ming’. Ce serait très bien aussi pour cry.

Nous reparlerons de Wolfe (je suis d'ailleurs tout à fait d'accord avec vous), mais je veux vous trouver les Amours Jaunes de Tristan Corbière, qui est pour moi le meilleur example de poésie tout à fait personnelle. C'est plein de fautes de goût, c'est heurté, mais c'est tout un homme. Et quel être bizarre, grand, délicieux. Un jour nous irons en Bretagne, dear, voir le vieux Roscoff où il a écrit ses meilleurs poésies et où se trouve sa tombe: tombe qu'il faudrait chercher. Un homme comme Slauerhoff, qui pourtant ne manque pas de personnalité, a été obsédé par Corbière. Il était très grand, maigre, laid; en Bretagne on l'appelait ‘an angkou’ = la Mort. Beau surnom, pas? Il était poitrinaire et le savait, mais il a tout fait pour mourir plus vite que de la poitrine; il était continuellement sur mer, a fait deux fois naufrage, etc. Il a eu un seul grand amour - dont il a horriblement souffert, se sachant toujours aussi laid; cette femme était une ‘mondaine’, la maîtresse d'un comte de Paris et qui s'appelait Rodolphe de Bathunes. ou qq chose comme çà! Voyez-vous ce trio? ces deux Parisiens et cette espèce de pêcheur breton, cultivé, oui, mais soulignant sa laideur et ses bizarreries? Il est mort sans qu'on l'ait lu; c'est Verlaine qui le premier a parlé des Amours Jaunes, quand Corbière était mort depuis plusieurs années (il est mort à 29 ans). Tous ces détails sont supplémentaires: l'être qu'on trouve dans les poésies est superbe, sans cela.

Vous êtes à certains moments vraiment délicieuse de naïveté. Que diable mes microbes fragiles ont-ils à faire avec - ou pourquoi seraient-ils choqué par: ce que vous appelez le ‘phénomène mensuel’?? Et croyez-vous vraiment que si vous étiez malade - ou laide par la maladie - j'aurais envie to fly from you in horror!? Mais non, je vous soignerais avec toute ma maladresse, mais avec tout mon coeur aussi; tout à fait le frère d'armes, you know? - Vraiment, vous me prenez pour un français genre parisien et des plus ridicules! Mais ce n'est rien, continuez ainsi. J'aime mieux que vous soyez naïve que ‘femme fatale’. - Ah, oui! parlant de femme fatale, il y aura encore le gentleman de 28 ans, the very English one, avec qui vous allez être (possibly) sauvage, et le broken-hearted fiancé qui a été considéré comme ‘a failure’. Comment un homme peut‘il souffrir pour une femme qui lui dit ça? Oui, il faut le faire rire. Je ne ‘comprendrai’ pas beaucoup; vos amis anglais - autrement que par l'intelligence - mais ce n'est pas nécessaire. Après tout - ou avant tout - ce que je comprends le moins, c'est que vous, dear, vous avez l'air ... de ... continuer ... à ... croire ... que ... vous ... m'aimez. - Ou m'aimerez.

Et dire aussi que c'est tout à fait dans les possibilités qu'en me voyant, vous vous rendrez compte que tout ceci n'a été qu'un jeu d'imagination, poussé un peu loin, - and that you won't love me at all.

Quelle drôle de ‘voyage-d'études’ vais-je faire à Oxord, vous ne trouvez pas? Je crois que, de toute façon, la trentième année de ma vie aura été sous le signe d'Eveline. The delicious, wretched, dear, sweet, etc. Eveline. (Dans votre liste, dear, vous avez oublié le mot wretched!)

Qu'est-ce qu'un ‘tummy’? - Un ‘masochiste’ est le contraire d'un sadiste. C'est un homme qui au lieu de vouloir battre (en jargon érotique cela s'appelle ‘fustiger’) - demande à être fustigé lui-même. ‘Masochiste’ vient de Masoch - Sacher Masoch, un écrivain autrichien, qui était aussi bête que Sade intéressant.

Ma femme: je ne l'ai jamais aimée, et je n'ai jamais eu rien ‘en commun’ avec elle. Cela n'empêche pas qu'elle soi profondément pitoyable et très-sympathique. Je vous en reparlerai, si vous le désirez. - Non, je ne l'ai pas épousée parce qu'elle devait avoir un enfant. A part cela, pensez-vous vraiment qu'un homme devrait quitter une femme ‘in that state’? Cela dépend de la femme. Une Isadora Duncan, qui collectionne des enfants de grands hommes - oui, facilement; le genre fille-mère pauvre, non. Et cela non pas par faiblesse, mais parce qu'un homme qui a un peu de conscience, n'écrase pas plus faible que lui. J'ai éprouvé qu'à certains moments j'ai été capable de cruauté, mais jamais contre un être sans défense; en tout cas pas dans les grandes choses. (Je suis déjà assez peu chic, souvent, dans les détails.) - Bon, nous reparlerons de cela.

Je pense à autre chose: si je devais rester à Oxford pendant quelque temps - les prix que vs me communiquez ne sont pas trop effrayantes! - il y a aura pour vous ma présence et vos examens. Je ferai de mon mieux pour ne pas vous gêner; je pourrais peut-être même vous être utile de quelque façon? Sinon, je pourrai faire des promenades ... Et il y a aura my sitting-room: plus j'y pense, plus j'y tiens! Mais pour commencer le ‘Mitre Hotel’ s'impose tout de même. D'abord, I can't stick de ne rien faire du tout moi-même, et vous pouvez toujours arranger les choses avec Mrs. Sutton quand je serai là - supposé que vs me voulez toujours près de vous, et pas beaucoup plus loin que cet hôtel épiscopal, si possible! Et ensuite, j'ai un peu peur maintenant, de votre côté ‘femme fatale’. Si je devais trouver en vous une coquette, dear, je disparaîtrai immédiatement. Etre votre ami, oui - mais jouer ce genre de jeu, non. Vous le jouerez avec les very handsome Bermuda lovers et les very English gentlemen de 28 ans et les broken-hearted fiancés, même, etc, etc., seulement pas avec le petit gros monsieur de Gistoux, n'est-ce pas? Pour cela, je refuse - avec toute la faiblesse dont je suis capable, et c'est énorme, dear, ne vous y trompez pas. Je ne suis qu'un grand pudding de gelatine, if I choose to be so. Et quand votre regard énergique m'aurait quitté, je serais capable d'action, comme si j'avais 22 ans et moins. Voilà, vous êtes avertie à votre tour. Nous sommes - après tout - deux égoïstes; ne l'oubliez pas!

- Oh! je vois que ‘you would welcome looking after me if I were ill’: - cette occasion vous sera peut-être donné. Je vous ai déjà dit que jamais, je pense, ces climats du nord me feront du bien. Je suis né, j'ai grandi dans un pays de soleil; depuis que je suis en Europe, chaque hiver me fait souffrir. Vous m'avez aussi demandé pourquoi je suis devenu si gros. Cela a commencé en '24, par deux pleurésies, reçus coup sur coup. Ma mère - dont la mère est morte de tuberculose - me croyait tuberculeux. C'est alors que j'ai fait cette cure à Lugano, et que ma mère m'a fait subir une cure de suralimentation (idée erronée, mais qui la tranquillisait) parce que toutes ses amies parlaient ‘du fils du Perron devenu tuberculeux.’ Et comme je n'avais plus de souffle, j'ai abandonné, en même temps, tous les sports. Voilà pourquoi; et entre parenthèses; car peu importe la cause, le résultat étant le même. - Ah! je pense aussi que vous connaissez plusieurs systèmes pour amaigrir. Très bien çà! - Et que vous n'êtes pas thin ‘by no means’ vous-même, mais ‘rather strong-looking’. Je suppose que moi, je suis ce qu'en Angleterre on appelle ‘stout’. Vous êtes ‘strong’ et je suis ‘stout’: excellent couple, indeed! N'empêche que vos amis anglais râleraient (vs connaissez cette expression?) s'ils devaient voir ce couple - comment dire? - s'éterniser.

Vous aimez ce mot, n'est-ce pas, chère? - Je pense à un tas de choses. Je pense à: que vs ne voudrez pas seulement a grandfather, a father, a brother, a lover - mais encore: a dirty one! - Très bien aussi, çà (ma chère enfant) ... J'ai une grande envie de vous embrasser sur les yeux, dear; c'est très pur, cela.

Votre

Ed.

 

Ne faites pas attention à tous ces papiers: je prends ce que je trouve - c'est un papier pour brouillons!

 

Origineel: Den Haag, Letterkundig Museum

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