E. du Perron
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Evelyn Blackett

Gistoux, [oktober 1929]

Gistoux, mardi.

 

Chère Mademoiselle,

Merci mille fois de tout ce que vous m'avez envoyé; en première place de la photo qui me permet de me vous représenter un peu - car après tout, rien de si trompeur que ces portraits-là, et de celui-ci vous me dîtes qu'il est ‘awful’. Vous devez avoir un regard très clair: franc et doux en même temps, qui est la meilleure franchise. Je cherche des photos à moi pour vous donner quelque idée de votre correspondant, mais ne trouve rien pour le moment. Je dois avoir, dans quelque tiroir, plusieurs négatifs qui pourront encore servir, mais encore faut-il les retrouver, puis les faire imprimer à Bruxelles, puisque Gistoux ne s'honore pas encore d'un ‘Kodak’. Tout cela prendra bien une semaine. Dans une semaine, j'espère vous écrire mieux aussi, - un tas de choses m'empêchent en ce moment, - prenez cette lettre pour ce qu'elle est, un bonjour et des remerciements bien cordiaux, mais hâtifs. Soyez surtout convaincue que moi aussi j'ai regretté vivement de ne pas avoir pu vous serrer la main à Bruxelles, cette semaine; je l'eusse fait avec tant de plaisir.

Je me demande quand je serai en Angleterre, je n'y ai jamais été et pourtant, depuis longtemps, je me promets d'y aller. Je ne sais pas encore si je serai en Belgique ce mois de décembre; je partirai probablement - mais rien n'est sûr dans mon existence - vers le midi de la France, ou plus loin, en Sicile ou même en Algérie, cet hiver-ci. Avec çà je ne serais nullement étonné si nous nous rencontrions cet hiver en Belgique, ou même en Angleterre, si, comme vous le dites si bien, l'un de nous ne meurt pas - et pourquoi pas tous les deux?

J'ai lu vos poèmes, dont le second me plaît beaucoup et le troisième peut-être mieux. Je vous en reparlerai. Pour le moment encore ceci: avant de lire votre lettre j'avais regardé la photo de votre soeur et - naturellement - j'avais cru que vous étiez cette dame. D'où un vague malaise, provenant du fait que le ton de la lettre et la physionomie de la personne qui était sensée de l'avoir écrite, ne s'accordaient pas, mais pas du tout! ‘I was quite at loss’, comme vous dites, je crois. Mais tout s'explique et votre photo, venue le lendemain, a remis les choses à leur place. - Pourtant vous seriez tout à fait charmante de m'envoyer non seulement des ‘snaps’ d'Oxford, mais des ‘snaps’ de vous, car vous serez de mon avis qu'avant de s'intéresser au décor on fait bien de se faire la meilleure idée possible du principal personnage? Et la grande photo que vous m'avez envoyé est aussi révélatrice quant aux yeux et au regard, mais terriblement mystérieux quant à la bouche et à tout le bas du visage.

Autrement dit: sur cette photo vous avez des yeux de 22 ans et le reste du visage sans âge. (Pardonnez-moi la rime qui n'est pas intentionnelle.)

Je bavarde et vous méritez dix fois mieux. A bientôt! Faut-il vous écrire à Oxford? - Je vous serre, en dépit de notre rencontre manquée, bien cordialement la main. Votre

EduPerron

 

P.S. J'ai essayé de lire, cette semaine, The Green Hat de Michael Arlen, qui m'a bien ennuyé! De Mr. Huxley, dont vs me parlez, je connais que le poème des peupliers qui se trouve ds l'anthologie que vs m'avez donnée. Mais je suis assez peu sensible à la poésie qui consiste à se demander pourquoi les arbres étendent leur bras, s'ils sont heureux ou mélancoliques, etc. Dieux! on a déjà tant à faire en s'intéressant aux hommes!

 

Origineel: Den Haag, Letterkundig Museum

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