E. du Perron
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Evelyn Blackett

Gistoux, [oktober 1929]

Gistoux, mardi.

 

Chère Eveline,

Que de remercîments je vous dois! jamais je ne serai quitte avec vous. Vous m'envoyez des livres, des journaux, des photos, et last not least des lettres, comme si vous n'aviez pas mieux à faire; comme si vous n'étiez pas une femme et a lecturer très prise (je fais tout de même précéder le lecturer par la femme) et comme si parmi vos amis, moi, Eddy du Perron, j'avais déjà une place prépondérante et des droits sérieux à votre attention. - Prenez garde! vous me gâtez!

By the way, non, je ne m'appelle pas Edouard. Mes parents m'ont baptisé Charles-Edgar, comme s'ils étaient des grands amateurs du couple Poe-Baudelaire, ce qui me n'aurait nullement déplu. As it is, il convient de parler d'une heureux coïncidence. - Mais pur les amis j'ai toujours eu ce nom de petit garçon sportif, ‘bright and breezy’: Eddy. Ce n'est pas beau, mais que voulez-vous? - Edgar du Perron, sonne presque aussi bien que: Roger de Leval; - Eddy, c'est un type dans la province, qui sait à peine nouer sa cravate et qui n'a pas écrit, ni n'écrira ‘Armillaire’. Nous avons tous ainsi notre petit point de vanité....

Bon. Je vous dois des réponses, des réponses - vous allez voir. Vous ne direz pas, du moins, que je suis un ingrat. Voici, pour commencer des photos. Ce sont les plus anciennes, à l'exception d'une seule qui me représente assez bien tel que je suis: un petit monsieur assez gros avec un visage d'enfant trop vite vieilli (oh, je me connais!) et qui vieillira encore ... C'est la photo numérotée 1. Je suis à droite; à côté de moi, au milieu, un professeur suisse; à gauche un ami que j'ai sauvé de la Bohème et que nous appellerons Oscar.

Photo 2. La rivière, là-bas, aux Indes, ‘dans les pays’, comme disent les voyageurs marseillais, la rivière Tji Liwoeng qui coulait derrière notre maison, celle où je suis né, - en 1899, comme si je tenais absolument à ce 19e siècle que vous détestez et blamez. (J'y tiens d'ailleurs assez.) L'eau de cette rivière était brun-jaune, brun-rouge ou brun-foncé et contenait de temps à autre quelque caïman. Cela nous a pas empêché, ni moi ni les petits indigènes qui étaient mes amis, de nous y baigner tous les jours, de 2 à 4 h. de l'après-midi, heures pendant lesquelles mes parents faisaient leur siëste.

3. Photo prise aux îles Kangean - un petit archipel à l'est de Java. Le petit bonhomme en blanc est moi à 19 ans, âge où l'on commence à entreprendre les voyages d'études. Je venais - en ce moment - d'être démissionné comme journaliste. Aucun talent pour le journalisme, - même là-bas. Je vous envoie cette photo et les suivantes parce que vous aimez les décors. Vous devez aimer les lianes, branches, etc. dont s'orne celle-ci.

4. Même île Kangean. Les personnages à la Conrad sont toujours moi, et le docteur de l'île, qui était un espèce de prince, le dernier descendant de rois de Rotti (dont les habitants forment une nuance entre les malais et les papouas).

5. Ascension du mon Ettèng, toujours à la même ïle. Comme personnages, toujours moi et le docteur. (Je mets ‘moi’ avant ‘le docteur’ - ne faites pas attention, c'est par ironie...) C'est touchant - pour moi, pas pour vous, pour vous c'est tout au plus ‘intéressant’, ou ‘drôle’ - de me revoir ainsi; je n'ai pas regardé cette photo depuis longtemps. J'ai l'air d'un bon petit garçon. là, vous ne trouvez pas? et comme j'étais loin de la littérature!

6. Photo prise un peu plus tard, à Java, dans ‘la mer de sable’; la montagne à l'arrière-plan est le Batok, c.à.d. la Noix de Coco. C'est assez çà, d'ailleurs. J'espère que vous admirerez mon petit cheval australien. Il était poussif, mais brave: un petit cheval avec des petits poumons, mais un grand coeur. (Avec les chevaux, ce n'est pas rare).

7. Suite de la précédente. La ‘mer de sable’ est parcourue et nous nous trouvons sur le versant du principal cratère, le Brome (cela ne veut rien dire). Figurez-vous que tout ce que vous voyez est rose: gris, jaune et rose, mais le rose dominant. La dame qui est avec moi louchait; vous ne voyez pas çà non plus; mais comme c'est vrai, je trouve que je vous dois encore ce détail. Je me souviens encore que cela m'a même beaucoup dérangé, pendant toute l'excursion, et même après. Ce n'est pas réjouisant, une dame qui louche, même à cheval et même sur la pierre rose d'un cratère.

8. La fabrique de thé de mon frère qui est un ‘granzomme’ aussi, mais dans le thé et ‘dans le pays’ là-bas. C'est extraordinaire, ce qu'on peut gagner d'argent avec une fabrique laide comme cela. Le bonhomme en casquette qui rit comme si la fabrique était à lui, est encore moi.

9. Ici, je suis sérieux. J'étais, alors, bibliothécaire‘adjoint (le beau titre!) à la Bibliothèque de la ‘Société des Arts et Sciences’ - autrement dit: du Musée - de Batavia. J'avais vingt ans et un secrétaire javanais; noble javanais! Comme s'est beau, n'est-ce pas? Dire qu'il y a tant de granzommes belges et autres qui n'ont jamais eu un secrétaire noble-javanais! - Seigneur, rendez-moi ma jeunesse, mon titre et mon secrétaire...

* * *

 

J'ai dessiné trois étoiles, Eveline. J'ai encore d'autres photos, mais elles seront pour la prochaine fois. Sinon, cette lettre deviendrait trop grosse et mes trésors d'Orient risqueraient de faire naufrage dans la Manche ou de rester entre les mains d'un facteur anglais.

Maintenant, soyons plus sérieux: je vais répondre à vos lettres. Re-3 étoiles:

* * *

 

D'abord la poésie anglaise. Ce que j'en pense? C'est grave ... Je crois que la poésie anglaise est beaucoup plus près de ce que nous nommons poésie (c.à.d. poésie supérieure) que la française; elle est plus en profondeur, plus intérieure, et elle tient - un peu comme la poésie chinoise - beaucoup plus à une Tradition. J'ai l'impression que de Chaucer, et Spenser, jusqu'à Rupert Brooke, il existe pour les poètes anglais, un Type de Beauté, de Grandeur et d'Idéal, qu'ils ne quittent pas impunément - (ou du moins, ils le croient.) Pour mon ami Roland Holst, qui est un grand connaisseur et avec qui j'ai souvent parlé de ceci: lui défendant la poésie anglaise, moi la française, votre poésie est résumé par 3 grands poètes: Keats, Rossetti et Yeats. Je crois que le choix est excellent. Je ne connais pas suffisamment le dernier, et comme vous dites, les anthologies n'apportent en général pas ce qu'il faut, mais le petit livre bleu que vs m'avez envoyé m'a permis de reconnaître que dans tout le bouquin, la voix la plus grande est celle de Yeats. - Mais je vous parle en ce moment dans un sens général. Personnellement, j'aimerais toujours plus des choses plus prononcées; pour employer un mot désagréable: plus ‘dynamiques’. Pour Roland Holst, Rossetti est infiniment plus grand que Baudelaire; et il parle même de la ‘grandeur absolue’ de Rossetti. Je ne crois pas à une grandeur absolue; cela me fait rire. Pour moi, Baudelaire sera toujours - non pas plus ‘grand’, cela m'est égal - mais plus ‘humain’, et par conséquent, plus cher, que Rossetti; non pas parce qu'il a écrit Une Charogne et des choses dans ce genre, mais pour Le Voyage et ce qui s'approche de cela. - Ce qui me manque dans la poésie anglaise c'est peut-être la Confession. Mais quand il faut se placer sur le point de vue de la Beauté (pure), je crois que la poésie anglaise est supérieure à la poésie française et probablement à toutes les autres poésies.

J'aimerais beaucoup lire Yeats, Brooke, Masefield, Walter de la Mare, Ernest Dowson. - Qui est Clarke, dont vous me parlez? Il ne figure pas dans le petit livre bleue. - En attendant, les poètes que je relis sont ceux qui en tant qu'homme me sont chers: Baudelaire, Rimbaud, Tristan Corbière, Jarry, Apollinaire. (Quand je dis Rimbaud, je ne parle pas des Illuminations, mais des vers réguliers; les Illuminations ont trop servi à justifier l'effort d'un tas de nullités à paraître mystérieux et éloquents, là où ils n'avaient absolument rien à dire.) Vous allez faire la grimace - non? ‘ tous ces messieurs sortent du détesté 19e! Mais tranquillisez-vous: j'aime, non moins que ceux-ci, Villon, et Ronsard, et même une partie de Malherbe, et André Chénier. Par contre, j'ai toujours vainement essayé de goûter Racine. Je sais bien que c'est beau, et même mieux que cela, que c'est rempli des meilleures choses humaines, mais ce style-là m'incommode. Cette régularité, et cette cadence mesurée qui ne pardonne jamais - c'est trop fort pour mes faibles nerfs, je crois. D'ailleurs, je me console; si je veux me retremper dans cette grandeur humaine-là, je reprends Shakespeare. Ici, c'est le contraire de ce que je vs disais tout à l'heure; comparé à Shakespeare en plein force, Racine reste tout de même: un intelligent monsieur pommadé.

Maintenant, abandonnons la poésie et la littérature. J'ai à vous répondre sur d'autres choses.

Primo: sur Durham - et avant tout: re-merci pour le delicious scetch-book. Durham me paraît absolument admirable. On ne peut pas trop juger d'après des croquis, et même après des photos: l'éclairage y fait penser parfois à l'Italie (!) et n'oubliez-pas que je n'ai jamais été en Angleterre, de sorte qu'il m'est impossible de faire un ‘travail de transposition’; - mais tout de même, je suis sûr que j'aimerais beaucoup Durham, si jamais j'ai le bonheur de m'y trouver. J'aime mieux Durham qu'Abbotsford, en tout cas, malgré le portrait de Walter Scott qui m'a rappelé mes lectures de jeunesse. (J'ai lu à peu près tout W. Scott, ds une traduction neérlandaise, entre 9 et 11 ans, dans une île toujours ‘dans les pays’(!) où mes parents et moi étaient les seuls Européens, ce qui fait que j'ai joué Ivanhoe et The Black Knight avec des petits malais). - Savez-vous ce que je préfère dans Durham? Le pont dans la forêt qui se trouve tout à fait à la fin du livre. (Prebends Bridge.) Donc, si jamais je suis à Durham, et alors ce serait probablement avec vous, j'aimerais faire une photo de vous, là. Retenons-ceci. - Mais je ne me vois pas très bien parcourant l'Angleterre à vos côtés. Croyez-vous que vous trouveriez cela bien drôle de quitter vos conférences, vos amis mondains et savants (your learned and your society friends). pour montrer Oxford, ou Durham, à un petit gros monsieur surgi de Dieu sait quelles campagnes? Je n'ai plus la naïveté d'y croire. Je trouve déjà très étonnant que vous ayez trouvé le temps de m'écrire tant et si régulièrement mais jusqu'ici j'ai profité de l'anonymat, sans doute.

- Ce que je vous dis là est entièrement vrai, je vous prie de le croire; ne pensez pas à une coquetterie quelconque! Je pense sérieusement que cela vous ennuierait beaucoup si je devais accepter votre invitation. Au printemps prochain, je pourrais aller avec Slauerhoff, ce qui changerait beaucoup les circonstances; nous logerions alors dans n'importe quelle auberge et nous irions jusqu'au bout - non pas du monde, et même pas de l'Angleterre, mais de nos ressources (pécuniaires). Vous nous donneriez de votre temps, ce que vous pouver vraiment ‘spare’. S'il y a une chose que je déteste faire à mes amis, - surtout à mes amis c'est m'imposer.

Cet hiver il me faut absolument partir; c'est la ‘santé de l'âme’ qui réclame cela! C'est ainsi que je ne saurais encore vous dire où je partirai exactement, mais certainement que je partirai. Je supporte assez mal l'hiver dans les pays du nord; je suppose donc que j'irai vers le midi. J'ai vaguement rendez‘vous avec R. Holst à Ascona, au Lac Majeur, et avec d'autres amis à Lausanne. Mais je pense que je continuerai vers Naples ou Sicile. N'avez-vous pas envie d'y aller? je vous le demande à mon tour. Pourquoi n'iriez-vous pas passer un hiver ‘abroad’, c.à.d. dans des contrées plus chaudes? Nous pourrions nous fixer rendez-vous à Syracuse, ou à Alger, ou même Casablanca, si cela vous amuse de contempler Gibraltar! Si je pars, c'est avec l'intention de rester longtemps en voyage.

Ce que vs me dites des étudiants d'Oxford correspond assez avec l'idée que je m'étais formée d'eux. Et pourtant, il y a qq. chose dans leur ‘absence de démocratie’ qui m'est rudement sympathique. J'ai vu le peuple de très près, et je vois de très près les paysans, - à Paris j'ai mené une ‘vie de bohème’ (en 1922) qui m'a mis en contact avec pas mal de gens dans la misère: je vous assure qu'on ne perd pas beaucoup à ne pas trop les coudoyer. En '22 j'allais là en quête de ce que vous appelez ‘romance’! Ce qui en est resté est un immense dégoût de ce qui est sâle (pitoyable ou non, peu m'importe). Dans Dostojevski la misère prend un caractère de grandeur qui fait qu'on l'oublie; dans les auteurs réalistes et autres (de Zola à Ch.Louis-Philippe), elle est comme elle est: rusée et bornée à la fois, profondément antipathique et sâlissante, ne vous y trompez pas. - Vous me dites aussi: ‘It is merely natural to play the game better if you happen to have near you some one you esteem & love - or some one whom you can't esteem but whom you love all the same.’ - C'est fort bien, çà, mais ce n'est plus l'amour du prochain, c'est l'amour to court. Que cet amour, pour ne pas toujours s'occuper de soi-même, condescend à s'occuper de quelques ‘autres’, c'est encore fort normal, et c'est même sage, puisque trop s'occuper de soi épuise. - Si donc, je dois répondre par une attitude quelconque à votre ‘philosophie nouvelle’, je puis le faire en raisonnant ainsi: - Miss Blackett, qui n'est pas satisfaite par son pessimisme, a décidé d'agir et d'aider ‘les autres’ tant qu'elle peut - ou bien: - Eveline souhaite, malgré tout, de trouver quelqu'un qu'elle puisse aimer, ce qui est tout à fait de son âge, n'en déplaise à son intelligence. - Vous pensez que ‘l'individualiste’ que je suis, préfère de loin le second raisonnement. Si vous croyez à l'Amour, faites de votre mieux pour aimer quelqu'un. Si vous n'aimez pas Humphrey, vous aimerez un autre, mais à l'encontre de la ‘slim, white woman whom everybody loves’, vous serez aimée, je pense, par somebody, que vous pourriez aimer en retour? si ce n'est aujourd'hui, ce sera demain. Je doute fort que ce soit éternellement un seul; quoique c'est possible. Mais peu importe, et je suis d'accord avec vous que çà doit être un seul (à la fois). Si vous preniez ceci pour du cynisme, vous n'auriez pas raison. Vous n'auriez pas tort non plus. Je vous parle sincèrement et je vous dis ce que je pense; et aujourd'hui, à 30 ans, je suis bien loin de penser que l'Amour est souvent éternel; c'est tout.

‘Eternel’ est un beau mot, n'est-ce pas? Mais les amoureux parlent ainsi. - Je crois davantage à l'amitié; mais les amis ne disent pas: ‘éternellement’; ils disent: ‘jusqu'à la mort’. C'est déjà très bien aussi.

Autre chose - puisque nous parlons d'amour. Si vous deviez trouver votre ‘seul être qu'on aime’ ne tardez pas trop à l'adopter. A 22 ans, vous avez infiniment plus de chances, si vous y apportez beaucoup de sincérité. A partir de 26 ans, de 25 peut-être, cela devient beaucoup plus difficile, même quand on tend à rester très simple. On devient - malgré soi - si froidement critique, vis-à-vis de l'autre et vis-à-vis de soi-même; il n'y a rien de si désagréable que de se regarder aimer. - C'est comme quand on veut faire des chefs-d'oeuvres; on ne le réussit jamais que sous condition de penser qu'on fait une chose tout à fait ordinaire. Or, en Amour - avec grand A - on prend tout de suite ses dispositions; on se dit: ‘Ceci sera mon grand amour! Comme je sens que c'est mon seul amour!’ etc.; on y travaille, consciemment, et on est perdu d'avance; à le considérer plus tard on doit recourir à des mensonges ou s'avouer que ça ne ressemblait pas du tout à un chef-d'oeuvre.

* * *

Je dois encore vous parler de vos poésies, mais ce sera dans la prochaine lettre. - Merci encore d'Everyman et de John o'London, le premier me parait mieux que le second, j'y ai trouvé au moins des détails sur deux écrivains qui m'intéressaient: D.H. Lawrence et Arthur Machen. - Si je n'ai pas répondu à quelque question, insistez; vous voyez que je ne manque pas de bonne volonté. Il fait maussade maintenant à la campagne; je vis très enfermé. Si je vous écris longuement, cela n'a rien d'étonnant - comme quand vous m'écrivez -; quant aux propos que je vous envoie, prenez-les comme ils sont: ni capables de rétablir un équilibre, ni de le faire perdre.

Croyez-moi cordialement à vous

Eddy [du Perron]

 

P.S. - Oui, envoyez-moi l'article ‘on Pedants’, mais sans trop d'attendre!

 

Origineel: Den Haag, Letterkundig Museum

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