E. du Perron
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Evelyn Blackett

Gistoux, [oktober 1929]

Gistoux, mercredi

 

Eveline/Ma chère Miss Blackett (barrer ce qui n'est pas désiré),

Vous êtes tout à fait gentille de m'avoir écrit une si jolie lettre en échange de ces deux bouquins. Si vous saviez pourtant tout ce qu'ils contiennent! en Hollande mes chers ennemis me traitent d'esprit marécageux. Aussi votre lettre est de loin la meilleure que j'aie reçue à propos de mes bouquins. Un jour ou l'autre je vous traduirai quelque chose, pour soulever quelqu'autre coin du mystère; à présent laissons cela et parlons de vous - with two or three words, occasionally, about myself.

J'aime bien votre philosophie qui consiste à juxtaposer les biens et les maux de la vie. En effet, on doit arriver ainsi à un équilibre - difficile à maintenir, sans doute - mais à un équilibre quand même. Par contre je diffère de vous en ce qui concerne votre verdict que les grown-up persons ought not to hug one another de temps en temps, car c'est tout de même un des plus beaux rayons de soleil qui entrent parfois dans ‘la caverne où nous sommes tous’, vous ne trouvez pas? - (Autre image que j'aime bien.) - Cela tient un peu de la vertu chrétienne avec quelque chose de plus spontané, de plus ancien aussi, et de plus vrai; avec cela ce n'est pas toujours facile... Sur cent personnes que vous rencontrez, combien vous sont sympathiques, combien indifférents, et combien nettement antipathiques? Moi, j'ai bien peur d'avoir un tempérament faible, c.à.d. nettement irritable; je déteste, presque franchement, au moins la moitié des gens que je rencontre. Dans les Faux-Monnayeurs d'André Gide un monsieur dit à un autre qu'il lui faut s'occuper un peu de l'humanité; l'autre monsieur lui répond: ‘On voudrait nous faire croire qu'il n'est pour l'homme d'autre échappement à l'égoisme, qu'un altruisme plus hideux encore! Quant à moi, je prétends que s'il y a quelque chose de plus méprisable que l'homme, et de plus abject, c'est beaucoup d'hommes. Aucun raisonnement ne saura me convaincre que l'addition d'unités sordides puisse donner un total exquis.’ Ce sont de ces lignes que j'aimerais avoir écrites - mais c'est vous dire aussi que devant les êtres qui me sont sympathiques, je n'aimerais pas beaucoup m'occuper de ce qu'il faut faire ou ce qu'il ne faut pas. Vous, je vous considère presque comme un(e) ami(e). Vous avez été très spontanée; ce que je j'aime surtout dans votre correspondance, c'est l'absence d'attitude.

Dites-moi qui vous connaissez en Belgique. Je n'ai jamais entendu parler de M. Georges Adam, mais je connais tout de même quelques ‘granzommes’ belges, comme dit mon ami Malraux. Il y a le M. Norge, il y a un M. Closson, et des messieurs du milieu Van Hecke-Norine-Variétés. Si vous connaissez des ‘granzommes’ de ce milieu, dites-moi ce que vous en pensez. Je ne vous vois pas très bien goûter la conversation de MM. Mesens, Denis Marion et Albert Valentin, mais sait-on jamais? Bruxelles est si petite. J'ai un ami belge, qui est Franz Hellens, un homme qui approche de la cinquantaine, qui est d'une sensibilité très grande et qui a souvent des naïvetés d'enfant, Je vous le ferai connaître quand vous serez à Bruxelles, et si vous le désirez. - Autre petit projet, puisque c'est si facile d'en faire: qu'en penseriez-vous si je venais en Angleterre au prochain printemps avec Slauerhoff qui, lui aussi, aimerait beaucoup y aller? Slauerhoff est un drôle de coco, mais je pense que vous le trouverez dans l'ensemble très sympathique. Il est plutôt négligé, désordonné, malhabile, mais très bon et d'une grande intelligence intérieure qui vaut des sacs de propos brillants.

J'eusse aimé vous envoyer une traduction d'un sonnet que j'ai fait pour moi-même en manière d'epitaphe. Mais le temps me manque en ce moment et ce sera pour la prochaine fois avec les· photos, etc. - Voulez-vous me faire un grand plaisir? c'est de me signaler une bonne édition - bien imprimée et complète de poèmes de Rossetti. Il y a longtemps que je fais chercher ce bouquin, mais on ne trouve que le Tauchnitz (une édition que je déteste) ou d'autres comme ‘The Oxford Edition’ qui contient toutes les traductions de l'italien, mais qui est tristement incomplète en ce qui concerne les poésies de Rossetti lui-même!

Mon ami Roland Holst, celui qui a fait ses études à Oxford, et qui, en ce moment, est ici, me dit que quant il était étudiant il ne voyait presque pas les étudiantes féminines parce que celles-là étaient séparées et avait un bâtiment à elles. Pourquoi fait-on cela? - Envoyez-moi, plus tard, des photos d'ensemble, voulez-vous? Ce qui m'intéresse surtout ce sont les manifestations de la vie. Racontez-moi des choses d'Oxford et - si vous croyez que j'ai le droit de vous donner des conseils - ne vous fatiguez pas trop en donnant des conférences. Ecrivez plutöt: ce qu'on a vraiment à dire, on le dit pour soi et quand personne nous regarde. C'est une erreur de croire qu'on toucherait - profondément - davantage que quelques êtres. Le reste est chatouillé, plus ou moins à leurs satisfaction, par notre personne et qualités extérieures; il me semble parfois qu'on ne devrait parler à une foule que quand on veut absolument leur faire faire quelque chose: démolir la Bastille ou pendre un homme d'état.

- Je vous ai déjà dit, hier, que je vous reparlerai de vos poèmes. En général, la forme du vers libre me semble un forme bâtarde. Si vraiment on a une chose à dire: mieux vaut la prose; si par contre on est lyrique, le vers régulier et la rime cristallisent beaucoup mieux ‘le moment fugitif’. Depuis cinq ans je n'ai plus écrit rien en vers libres; ce qu'on considère comme la meilleure chose que j'ai faite est un grand poème (28 strophes de 5 vers) avec, alternativement, des rimes et des assonances. Cela s'appelle; Prière de Male Mort, et je vous l'enverrais volontiers - traduite en prose, la version hollandaise n'a paru que dans une revue - mais c'est enrageant de premier que cela doit vous arriver desséchée et plus ou moins en morceaux. R. Holst m'a dit hier un chose très bien: Tu as une voix qui semble irritée par le silence du Mystère'. Le poème dont je vous parle, c'est ça. Vous le détesteriez peut-être, mais vous y trouveriez des données importantes sur my most humble self. Je vous le traduirai donc aussi, ‘un jour ou l'autre’. Vous, qui n'avez pas à traduire, envoyez ma de vos contes!...

Je vous remercie beaucoup et reste, avec une cordiale poignée de main, votre ami - n'est-ce pas? -

Eddy du Perron

 

Origineel: Den Haag, Letterkundig Museum

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