E. du Perron
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Pedro Creixams

Brussel, 21 juni 1923

Brux. 21 Juin 1923.

 

Mon cher Pedro,

Après un travail de 8 jours je commence à m'installer; ‘ça va’ maintenant, je me sens déjà un peu chez moi. La mansarde est chauve; je n'ai trouvé encore que quelques meubles: un sofa très rouge, usé et noble; un prie-dieu (afin que tout le monde me prenne pour un fervent calotin; les mal-entendus me ‘ravissent l'âme’); une table et une chaise dactylo, une armoire; deux guéridons avec rien pour placer dessus (je me suis contenté pour le moment d'une très mauvaise copie en plâtre du gladiateur du Louvre, dit ‘Lutteur Borghese’, mais je trouverai bientôt l'occasion de lui casser le cou, ou une patte ou un bras, et alors je le bannerai loin de mon intimité). Tes peintures sont accrochées aux parois, mais dans l'espace de ma mansarde la relativité de toute chose est bien prouvée, car ce qui me paraissait tellement grand me semble maintenant noyé et à peine perceptible! Aussi je compte sur tes pinceaux quand tu seras ici, pour laisser mes parois moins nus que tu ne les auras trouvés. S'il y a moyen apporte-moi la femme Espagnole et le paysage Montmartrois que j'ai tant admirés la dernière fois que j'étais chez toi; sinon, quelque chose qui vaut cela; tu m'en ferais un rude plaisir! - Tes dessins sont encadrés et pendent à côté de tes toiles; il me manque seulement les deux premières têtes de femme que tu m'as données; elles sont à Paris, celles-là, à l'hotel Montréal avec les bagages - 1001 caisses - de mes parents.

Je t'envoie ci-joint 3 petites reproductions du portrait de Cendrars; j'en ai fait faire une plus grande qui n'est pas encore prête. Je me réjouis d'avance de t'avoir ici en Août; écris-moi immédiatement après avoir reçue cette lettre: mon adresse est 3, Rue de Belle-vue, Bruxelles. Ecris-moi tes impressions d'Ida Rubinstein et tes aventures à l'Opéra; tu avais l'air dans le taxi qui t'emportait d'un conquistador au moins aussi impétueux que Gabriele d'Annunzio (l'Arditi di Fiume!) - Qu'est-ce qu'il faut te raconter encore? Que j'espère que tu vas bien, que ma tante soit fleurissante, que tes affaires marchent au pas gymnastique? Tout cela va sans dire. Je retourne donc à mon travail après une ferme poignée de main et dans l'espoir de te lire bientôt. N'oublies pas de me donner ton adresse en Normandie. Dis-donc, tu ne continues pas jusqu'en Bretagne, le pays de Gauguin, Sérusier, Bernard? Si tu peux je te conseille de travailler à Pouldu, et à Quimperlé; toi aussi tu dois y réaliser des choses! à bientôt, vieux,

tout à toi

Edgar.

 

Origineel: particuliere collectie

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