E. du Perron
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C.E.A. Petrucci

Brussel, 31 augustus 1922

Bruxelles, 31 Aôut '22

Ma chère Clairette,

Je crois que votre ami Schönberg et moi sommes en train de devenir ‘amis’ aussi, qu'en sens français du mot nous le sommes déjà! Hier soir c'est par lui que j'ai été empêché de vous répondre aussitôt, car il venait me chercher après diner et nous avons fait une promenade jusqu'à 11 heures. Aujourd'hui comme nous nous ennuyions dans son atelier où nous étions retenus par le vent et la pluie, nous nous sommes ‘amusés’ à vous composer une bêtise. La collaboration n'a pas trop bien marché. Mais quant à lui-même c'est un garçon tout-à-fait gentil; candide, modeste et honnête, je crois que ce sont ses trois qualités. Et puis, il est 100 fois plus gauche et timide que moi, figurez-vous!, beaucoup de fois plus malhabile en société et il possède une naïveté que je n'ai vraiment plus. Je vous raconterai quelque chose de ce qui s'est passé entre nous, si vous voulez.

Le jour de votre départ (ou le lendemain, je ne le sais plus trop bien) j'ai voulu réparer notre départ un peu brusque - que voulez-vous, moi aussi, tout bohême que je suis, j'en ai parfois de ces remords-là! Je me rappelais son adresse, je lui ai rendu visite à 8 heures du soir et l'ai invité de prendre le café dans un petit ‘caboulot’, avenue Louise, où j'étais allé seul de temps en temps. Il a accepté; je lui ai dit que vous craigniez de l'avoir quitté un peu brusquement, mais que le tram n'aurait pas attendu, et que de l'autre côté vous ne saviez pas si une invitation de venir avec nous au cimetierre lui aurait été agreable! Il avouait qu'il avait été vraiment un peu étonné, mais qu'il avait compris que vous étiez affairée, etc.- je l'ai contenté en supposant que vous alliez lui écrire bien vite. (Faites-le donc!!) Ensuite nous avons parlé de Montmartre, de la peinture, etc. - Le lendemain soir M. Schönberg père m'a retenu chez eux, j'y ai pris le thé en famille (Madame est très sympathique) et Monsieur S. senior nous a lu une nouvelle de Schnitzler, en allemand! Je l'ai, imaginez-un peu, tout à fait compris! Ce matin-là j'avais été avec S. junior à l'exposition de l'art français au Musée Ancien; nous n'étions ni l'un, ni l'autre, trop impressionné par ce que nous avions vu. Pour moi il n'y a que les deux grands Manet et un Fantin-Latour qui comptent; puis les Lautrec m'ont charmé. L'après-midi nous avons fait une promenade assez longue en achetant ça et là des choses, lui des couleurs, moi Le Cirque Solaire (vous voyez que vous êtes dès longtemps obéi) et Mandragore d'Ewers.

Bien, après cela on s'est vu plus souvent. Il n'avait pas de modèle et m'a demandé de poser, j'ai fait une tentative qui a échoué. (C'est aujourd'hui que ce portrait a été déclaré définitivement râté, nous en avons fait à coups de pouces un capitaine français à la Déroulède avec des moustaches et une barbe de bouc.) - Puis il a ‘retaillé’ pour moi votre portrait par Jeffay, qu'il trouvait ressemblant quoique mal peint; les autres études de J. n'étaient pas à son goût. Voilà comment j'ai eu votre portrait coupé, recloué, prêt (hors le cadre) en un jour, au lieu de devoir le porter chez quelque marchand. Après ce service qu'il m'a rendu, je commençais à l'apprécier beaucoup plus! Maintenant il me semble que je le connais assez bien: c'est un très très bon garçon, je le répète. Et si cela peut vous faire plaisir, mon Antinéa chérie, vous pourrez inscrire son nom sur votre liste; j'en réponds. Il vous aime en secret et vous admire, comme ces pages du moyen-age. Et malgré mon bonheur je lui envie un peu son amour; non pas par sentimentalité mais parce qu'un tel sentiment est noble et beau.

C'est comme ceci que je l'ai su. Il avait trouvé une modèle; immédiatement j'ai posé la question cynique: Et elle est.... jolie? - Il disait joyeusement: - Mais bien sûr, puisque j'ai bon goût. - Voulez-vous dire que vous aimez à peindre les belles femmes? - Pourquoi? - Parce qu'une femme laide peut être un très joli modèle - Oui, mais alors elle doit être caractéristique; celle-ci ne l'est pas. Et alors je les préfère jolies. - Comme poussé par un petit diable je lui demandai alors, nonchalemment: - Avez-vous jamais fait un portrait de Clairette? - Non, j'ai voulu le faire, dit-il, mais il y avait toujours quelqu'empechement. Pourquoi? - Parce que, parlant de jolies femmes, Clairette est la plus jolie que je connais. (Vous voyez mon air calme?) Il devenait très enthousiaste: - Oui! - dit-il - je n'en connais pas une qui l'égale! - Et alors il rougissait terriblement; ce qui me rappelait la découverte d'un certain cheveu sur mon épaule. - Alors nous avons parlé de votre beauté, moi avec l'air affirmé et las d'un vieil ami, qui l'apprécie ‘comme ça’, trouvant par exemple froidement que quelques étoiles du théatre vous égalaient.... presque. Pour rien au monde je ne voudrais rentrer dans son jeu ‘enthousiaste’. Et après cela, goutte par goutte, j'ai voulu avoir la conviction qu'il vous aime; c'était plus fort que moi. Un autre jour nous parlions de votre talent. Il déclarait: - Clairette peut, si elle voulait seulement. Mais elle ne travaille pas.

Moi: - Elle n'en a pas le temps.

Lui: - Oui, elle est trop occupée par le monde.

Moi: - Et par tous les gens qui l'aiment.

Lui: - Oui?

Moi: - Mais oui, vous ne le saviez pas? Mais tout le monde aime Clairette. - (Et il rougissait de nouveau, et à peine je retenais les mots): - Et vous aussi. Et moi aussi. (Mais je les ai bien pensés.)

Alors, hier soir, pour la première fois la conversation tombait sur l'‘Amour’. J'étais dans cette humeur qui m'a fait chanter devant vous et Lanzetta avec une telle conviction l'air du Duc de Rigoletto, vous-vous rappelez:

 
C'est folie d'aimer pour la vie
 
Pourquoi le jurer? qui donc le croira?
 
De ces serments-là.... ah! ah! -
 
Toujours on rira! -

quand Lanzetta me regardait avec ces yeux sérieux de jeune homme posé en pensant: ‘Quel blanc-bec creux et volage’ et quand vous écoutiez en souriant, et en regardant vos souliers - je vous vois encore - en pensant: quoi?? Je ne l'ai jamais su. - Eh bien, j'en avais de ces théories-là, hier soir, et puis tout d'un coup j'ai dit:- Mais vous, monsieur Schönberg, si vous tombiez amoureux, vous seriez de ceux qui aiment pour la vie. Vous ne l'êtes pas par hasard? ce serait bien normal (j'y ajoutais:) à votre age. (Puisque j'ai 1 an ½ plus que lui!!) - Et alors Clairette il a si délicieusement rougi que je croyais me promener avec quelque petite fille. C'est la première fois que j'ai trouvé un homme ‘adorable’!.... Il n'a ni affirmé ni nié; je n'ai pas insisté. Mais j'ai demandé: - Et si vous deveniez amoureux, le seriez-vous d'une femme très jolie? - La couleur ne quittait plus ses joues. Il disait: - Mais oui, je vous ai dit que je m'imagine avoir bon goût. - Cela n'a rien à faire avec l'amour. On peut apprécier trois jolies femmes et aimer une quatrième plus laide. - Oui; cela est possible. - Et après cela j'ai fait le Brantôme.

Mais ce que je sais c'est qu'il aime, d'un amour bien pur, bien modeste, mais bien joli, et que son ‘idole’ c'est vous! Et pourquoi pas? Pourquoi serait-il plus lent ou plus fort qu'un autre? Ils vous aiment tous et ceux qui ne ressentent pas de l'amour ont pour vous une ‘amitié amoureuse’.

Monsieur Salequin est inoffensif? Mais il vous compare aux femmes en général, pour le plaisir de philosopher? Je suis (presque?) sûr que lui aussi il vous aime. S'il ne le sait pas encore, il le saura bientôt. Moi aussi je l'ai su très brusquement. Je n'oublierai jamais votre première confidence, et ce qui s'est passé en moi, après. Ma foi, ce n'est pas gai!!

Ceci pour ce soir. N'oubliez pas que je fais part aussi de votre ‘régiment’. En uniforme ou non, avec ou sans grade, mais vous aimant plus que les autre soyez-en sûre et pensant plus à vous que n'importe lequel d'entre tous. Si vous en doutez, vous n'avez qu'à m'éprouver. En toute modestie je ne crois pas que je ferai moins pour vous que n'importe quel autre! Le talent peut manquer, mais en ma bonne volonté j'ai confiance. M. Wolfers peut me dépasser en quelques choses; en dévouement il ne pourra que m'égaler, au plus, car tout égoïste que je suis, je vous donnerai tout, ce que j'ai.

Demandez-un peu et redites-moi que vous m'aimez bien - un peu.

Bonsoir. Je vous embrasse. Bien respectueusement: sur vos yeux et sur votre bouche. Car vous êtes mon Idole aussi, vous vous en doutez?

Eddy

P.S. - J'ajoute a cette ‘histoire’ les clichés retenus plus longtemps avec l'épreuve de vous en Bouddha sans bords pour votre album.

Origineel: particuliere collectie

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